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L'actrice américaine du muet Theda Bara, en Cléo(pâtre) de 5 à 7.

    Par Anne de Marnhac, historienne. Carmen ? Brune. Esméralda ? Brune. Salomé ? Brune. Anna Karénine ? Brune. Emma Bovary ? Brune… En ce dix-neuvième siècle, les brunes ne comptent vraiment pas pour des prunes. Elles sont chargées d’un parfum d’interdit, entourées d’un halo de mystère. Elles subjuguent leurs proies, les détournent de leurs voies, les conduisent à leur perte. Femme fatale. Le mot est lâché. Celui qui désigne une puissance d’envoûtement comme une puissance tragique. Là où elles passent les femmes fatales apportent leur cortège de passions et de malheurs. Jusqu’à ce que le destin se retourne contre elles. Carmen sera poignardée, Esmeralda, pendue. Anna Karénine se jettera sous un train. Emma Bovary se suicidera à l’arsenic…

1804. Début du dix-neuvième siècle. Napoléon est sacré empereur. Exit l’Ancien régime et ses perruques blanches. Finis les cheveux poudrés des marquises et autres Marie-Antoinette. Les cheveux reviennent au naturel. Blond, châtain, roux, noir, la palette capillaire retrouve sa diversité mais ce sont les brunes qui font un retour triomphal sur la scène de la beauté.

Ce retour spectaculaire est porté par le mouvement romantique.

Car les romantiques adorent le duo d’une pâleur spectrale et de mèches sombres. Ils aiment les chevelures d’encre comme ils aiment les idées noires. Ils prisent tout ce qui suggère les tourments de l’âme, les errances nocturnes, les atmosphères gothiques. Avec eux noir c’est noir. Alors les égéries de l’époque comme La Malibran, Christine Boyer ou Joséphine de Beauharnais montrent des boucles brunes défaites, arborent des poses languissantes, affichent des regards exaltés. Elles jouent à merveille de la morbidezza à la mode soit une expression mélancolique et quelque peu égarée…

La Malibran, brune et divinement mélancolique.

La nature n’étant pas toujours au rendez-vous, on l’aide avec quelques subterfuges. Des cheveux clairs ? On les assombrit grâce à des copeaux de bois d’ébène bouillis dans de l’eau. Un minois rose ? On se dessine des ombres mauves sur les tempes. Des joues rebondies ? Un verre de vinaigre bu chaque matin les fera fondre. Quant au regard, l’injection de quelques gouttes de belladone dilatera les pupilles… Certains contemporains raillent les bizarreries de cette cosmétique de la maladie comme le docteur Auber dans son Hygiène des femmes nerveuses qui écrit : Il est de mode d’être défait et pâle comme un mourant, d’avoir le teint ou les joues creuses parce que  cela donne l’air distingué, artistique!»

La vogue de l’orientalisme viendra encore conforter le succès des brunes. Le voyage en Orient devient un passage obligé pour les écrivains. Ils ramènent de leurs périples des témoignages émerveillés sur les femmes qui peuplent ces contrées comme sur leurs rituels de beauté. Les soins capillaires fascinent plus d’un voyageur. Ainsi Lamartine qui explore le Liban en 1832 et décrit le bain rituel des fiancées ou Claude-Étienne Savary, pionnier de l’égyptologie, qu’émerveille l’atmosphère vaporeuse des bains du Caire : « Les femmes plus sensuelles que les hommes se lavent le corps et surtout la tête avec de l’eau rose. C’est là que des coiffeuses tressent leurs longs cheveux noirs, où au lieu de poudre et de pommade, elles mêlent des essences précieuses…»

      À leur tour les peintres découvrent cette source d’inspiration féconde. Ingres, Chassériau, Gérôme, Debat-Ponsan dévoilent au public des hammams et des harems peuplés de baigneuses en jouant du contraste entre chair satinée et lourdes chevelures sombres. Dans ce siècle pudibond, l’Orient apparaît comme un songe enchanteur magnifiant une féminité sensuelle à l’opposé des bourgeoises corsetées, encagées dans leurs crinolines et enfermées dans leurs résilles. Les rituels du bain maure engendrent un imaginaire érotique sur fond d’esclaves dociles et d’onctions parfumées, de corps dévoilés et de cheveux dénoués. L’Orient rêvé illumine la nudité que l’ère bourgeoise cache. Rien à voir entre ces hammams chatoyants de couleurs vives, ces odalisques voluptueuses, et l’étroit cabinet de toilette fermé à clé de Madame Prudhomme avec son hygiène toute parcimonieuse. Rien à voir entre cette célébration du corps et les injonctions alors faites aux jeunes filles de se baigner avec leur chemise de nuit pour ne pas risquer de… se voir nues. Dans son manuel intitulé Du savoir-vivre en France la comtesse de Bradi n’y va pas de main morte et décrète : « Baignez-vous si on vous l’ordonne, autrement, ne prenez qu’un bain par mois au plus. Il y a je ne sais quoi d’oisif et de mou dans le goût de s’établir au fond d’une baignoire qui sied mal à une fille… ». Quant à se laver les cheveux comme dans ces contrées lointaines, Égypte, Turquie, Liban, Tunisie, Maroc, Algérie, c’est alors pure aberration. « Il est un usage qui depuis quelques années s’est établi en France et contre lequel les amis de l’humanité ne sauraient trop s’élever, c’est l’usage de se laver les cheveux avec de l’eau chaude ou froide » écrit ainsi  très sérieusement le sieur Caron dans son ouvrage Toilette des dames ou Encyclopédie de la beauté.

Ingres: la grande odalisque ne compte pas pour des prunes.

Les écrivains s’en mêlent. Après des siècles de célébration de la blondeur, les cheveux sombres, si longtemps éclipsés, reviennent en force dans la littérature. Mais ces nouvelles héroïnes brunes n’ont rien de l’angélisme de leurs cousines blondes d’antan qu’elles aient été douces princesses de contes de fées, naïves bergères de pastorales ou encore célestes muses de poètes. C’est Balzac qui ouvre le bal en choisissant pour ses personnages de femmes vénales des cheveux invariablement noirs (et un pays d’origine autre que la France…). Dans Splendeurs et misères des courtisanes la ravageuse Josépha Mirah a « le teint doré d’une Andalouse, les cheveux noirs et luisants comme du satin » et l’ensorcelante Esther Gobseck – surnommée la Torpille tant elle ratisse ses clients des cheveux « noir bleu qu’aucune main de coiffeur ne pouvait tenir tant ils étaient abondants ». Dans La Fille aux yeux d’or la créole Paquita Valdès exhibe des cheveux noirs parsemés de fleurs d’oranger, « gloire de femmes voluptueuse ». Dans La cousine Bette l’italienne Atala Judici capable de mener le baron Hulot « aux affreuses passions qui ruinent les vieillards » est tout autant dotée d’une crinière sombre. Dans ces itinéraires balzaciens faits de grandeur et de décadence, les mâles réduits à rien par ces belles aux cheveux noirs sont légion. Empire et emprise sur les hommes garantis pour les brunes exotiques…

 

Dorothy Dandridge, une Carmen à la peau noire dans « Carmen Jones » d’Otto Preminger. 

Autre figure venue d’ailleurs et figure majeure de la séduction des brunes au dix-neuvième siècle : Carmen. Mérimée la décrit ainsi en 1845 : « Ses cheveux, peut-être un peu gros, étaient noirs, à reflets bleus comme l’aile d’un corbeau, longs et luisants». Et complète  son portrait capillaire par cette analyse : « C’était une beauté étrange et sauvage, une figure qui étonnait d’abord, mais qu’on ne pouvait oublier. Ses yeux surtout avaient une expression à la fois voluptueuse et farouche que je n’ai trouvée depuis à aucun regard humain. Œil de bohémien, œil de loup, c’est un dicton espagnol qui dénote une bonne observation. Si vous n’avez pas le temps d’aller au Jardin des Plantes pour étudier le regard d’un loup, considérez votre chat quand il guette un moineau ».

Corbeau, loup, chat… Les comparaisons animalières sont parlantes.

Cette femme là a tout d’une prédatrice. Mais aussi d’une magicienne. Mérimée lui prête des pratiques occultes, la nomme sorcière. Bizet lui fait tirer les cartes avec deux autres gitanes et chaque fois rencontrer la carte de pique annonciatrice de son destin : « Si tu dois mourir, si le mot redoutable est écrit par le sort (…) La carte impitoyable dira toujours la mort ». Toute la symbolique du noir est ainsi à l’œuvre dans le mythe de Carmen. C’est le noir de sa chevelure, le noir de la carte qui annonce sa mort, le noir de la nuit andalouse où elle rejoint les hors-la-loi et déchaîne des pulsions assassines. L’obscurité, les forces obscures, les ténèbres ultimes… Carmen aux cheveux noirs incarne toute la dangerosité de la femme fatale.

 

Greta Garbo dans « Anna Karénine »: ceux qui l’aiment prendront le train.   

Ce n’est donc pas un hasard si les deux héroïnes des romans de l’adultère, Emma Bovary et Anna Karénine, deux figures du danger et de la transgression, seront, elles aussi, dotées de chevelures sombres. Les cheveux noirs deviennent prétexte à des visions fantasmées d’une femme serpent comme pour Emma Bovary asservissant Justin : « Elle commençait par retirer son peigne, en secouant sa tête d’un mouvement brusque ; et quand il aperçut pour la première fois cette chevelure entière qui descendait jusqu’aux jarrets déroulant ses anneaux noirs, ce fut pour lui, le pauvre enfant, comme l’entrée subite dans quelque chose d’extraordinaire et de nouveau dont la splendeur l’effraya ». Quant à Anna Karénine qui fascinera Vronsky au point de lui faire abandonner sa fiancée, elle possède une inquiétante aura : « Une légère guirlande de pensées était posée sur ses cheveux noirs sans postiches. De sa coiffure, fort simple, on ne remarquait guère que les courtes boucles frisées qui s’échappaient capricieusement sur la nuque et sur les tempes (…) Et vraiment il émanait de cette femme un charme irrésistible… séduisantes  les boucles mutines de sa chevelure quelque peu en désordre ; séduisants, les gestes de ses mains fines, les mouvements de ses jambes nerveuses ; séduisant, son beau visage animé ; mais il y avait  dans cette séduction quelque chose de terrible et de cruel. » Méfiez-vous de la femme adultère, de ses désirs et de ses desseins, semblent dire Tolstoï et Flaubert. Méfiez-vous de ses cheveux noirs rebelles et de ses menées obscures…

Jennifer Jones dans « Madame Bovary »: c’est la saison des brunes.

La fixette de ces messieurs sur les cheveux sombres n’était pas prête de s’arrêter.

On la retrouve chez de multiples auteurs jusqu’à la fin du siècle mais elle culmine dans le traitement du mythe de Salomé. Que l’on y songe : trois mille poèmes publiés sur le thème et plus de cent tableaux exposés au Salon de Peinture entre 1870 et 1914 ! Et encore, et aussi, des romans, des nouvelles, des opéras, des pièces de théâtre… C’est la folie Salomé.

Longs cheveux noirs, bijoux orientaux, voiles qui la dénudent, Salomé incarne une féminité double, tout à la fois splendide et maléfique qui fascine les contemporains. L’histoire ? Elle tient en trois petits mots dans les écritures bibliques, « Saltavit et placuit» : elle dansa et elle plut. Pourtant elle enflamme les imaginations des écrivains et des artistes qui tentent d’imaginer la scène. Car si Salomé dansa, elle dansa de telle façon que le monarque Hérode, subjugué, lui déclara ceci : « Demande moi ce que tu voudras et je te le donnerai. Tout ce que tu me demanderas, je te le donnerai, fût-ce la moitié de mon royaume ». Ce que demandera la jeune fille ? La tête coupée du prophète Jean-Baptiste (apportée sur un plateau dans l’opéra de Strauss…si, si.). Femme fatale par excellence, Salomé fait littéralement perdre la tête aux hommes…

Salomé: Madame est servie.

 

Pour Salomé comme pour Carmen l’exotisme et l’éloignement (éloignement dans le temps avec l’Orient biblique pour Salomé, éloignement dans l’espace avec l’Espagne andalouse pour Carmen), autorisèrent donc tous les fantasmes. Loin de la docilité des blondes héroïnes d’alors, timides fiancées, chastes jeunes filles, vertueuses épouses, et bien loin des modèles moraux valorisés par l’époque, la vierge, la madone, ces deux créatures aux cheveux sombres qui ne suivaient que leurs désirs incarnaient tous les sortilèges de la séduction. Une séduction subversive qui ne devait rien à la modestie. Encore moins à la minauderie. Les brunes ténébreuses avaient montré leur pouvoir…

1915. Le cinéma naissant prolonge l’imaginaire de ces femmes fatales à la chevelure nocturne. Il invente pour elles le terme de vamp, raccourci du mot anglais vampire. Theda Bara, la première actrice à être appelée ainsi, lance le phénomène en jouant dans un film qui transposait un poème de Kipling intitulé The Vampire. L’opus racontait la déchéance d’un homme asservi à une séductrice perverse… Abonnée par la suite aux rôles de prédatrice (dont ceux de Salomé et Carmen), Theda Bara arborait à la ville comme à l’écran des cheveux d’ébène, des yeux charbonneux et une bouche assortie comme si toute la noirceur de son âme devenait une écriture visuelle…

Theda Bara, la joie de vivre en brune.

 La décennie des vamps  aimera  jouer de l’opposition entre la blonde et la brune, comprenez la gentille et la méchante, le clair et l’obscur. Mais les blondes peut-être lassées d’être gentiment fades n’avaient pas dit leur dernier mot. En 1930 l’invention du platine capable de métamorphoser en blond étincelant le plus terne des châtain et surtout d’électriser le noir et blanc dans les salles obscures allait tout ravager sur son passage.

Anne de Marnhac

A lire, de la même auteure: « Séducteurs et Séductrices, de Casanova à Lolita » (éditions de la Martinière).