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Par Anne de Marnhac, historienne. 

Los Angeles, Wilshire Boulevard. 1946. Le salon de coiffure Frank & Joseph. Assise devant un miroir une jeune fille guette le résultat de sa décoloration…Ce jour là Norma Jean a fait le premier pas, celui qui allait métamorphoser une gamine aux boucles brunes en une blonde platine étourdissante de sensualité. C’est quelques mois après cette séance capillaire qu’elle se donne son nom : Marilyn Monroe. Après ce jour mémorable, celle dont la fiche d’inscription à la Blue Book Model Agency comportait la mention : « cheveux châtain clair trop frisés et indisciplinés, décoloration et permanente recommandée », n’aura de cesse de veiller à ce que son platine reste iridescent. Au point de traquer la moindre racine sombre. Au point de multiplier les séances de retouches. Au point de faire rechercher l’ancienne coiffeuse de la MGM à la retraite, Pearl Porterfield, 70 ans. Chaque samedi matin, équipée de ses fioles et de ses formules, Pearl viendra en avion de San Diego pour ciseler l’armure brillante avec laquelle la star se sent moins désemparée.

Marylin, la bombe platine.

Que veut, que cherche Marilyn dans cette quête obsessionnelle d’un platine parfait? Séduire certes. Mais surtout ressembler à la star des années 30 adulée par sa mère adoptive et coiffée par une certaine… Pearl Porterfield : Jean Harlow.

 

La saga du platine commence avec elle. Repérée par Lubitsch, recrutée par Howard Hughes, Miss Harlow possède des cheveux naturellement clairs qu’elle éclaircit avec du peroxyde d’hydrogène. Découvrant cette mine d’or (pâle), les studios lui concoctent des scénarios sur mesure, lui cisèlent des répliques piquantes du genre « les hommes m’aiment parce que je ne porte pas de soutien-gorge », lui fabriquent des scènes semi-déshabillées comme dans ce film où Laurel et Hardy coincent sa robe dans la porte d’un taxi et finissent par l’arracher…La critique est assassine. Qu’importe. Le public adore et en redemande. En 1931 Platinium blonde, une comédie de Franck Capra, va la consacrer et lancer la mode du platine. Le titre initial du film était Gallagher mais les producteurs de la Colombia avaient judicieusement décidé de miser sur cette couleur hors-nature.

Qu’est-ce au juste que ce platinium (en français platine) qui venait qualifier cette nouveauté capillaire? Réponse : un métal d’exception à la couleur blanc argent, un métal pur et dense, inaltérable à l’air, résistant à la plupart des agents chimiques et utilisé en bijouterie.

Rare et précieux, ce platine venait donc réveiller un très ancien archétype : l’analogie des cheveux blonds féminins à l’or.

Ainsi, à la Renaissance où toutes les Vénus des tableaux étaient blondes (et blondes parce que Vénus), les poètes dé-peignaient les boucles de leurs muses comme autant de fils d’or précieux. L’italien Francesco Colonna célébrait les « très blonds cheveux, délices de vierge, pareils à de l’or rutilant » de la merveilleuse Polia, héroïne de son livre, Hypnerotomachia Poliphili, qualifié d’un des plus beaux livres de la Renaissance. Les princesses des contes de fées étaient, elles aussi, auréolées de cheveux aurifères. Quant à Yseult la Blonde, au moyen-âge, elle attirait tous les regards… De l’or, une véritable pluie d’or que ces chevelures lumineuses réservées à des figures féminines d’exception !

La blonde platine de l’âge d’or d’Hollywood qui revivifiait ce mythe capillaire est, elle aussi, créature d’exception. Tour à tour déesse, ange, vamp, sphinge, impératrice, fantôme, femme fatale, espionne… Quel que soit son rôle, elle est toujours très, très éloignée des simples mortelles. Et ne s’aventure jamais à descendre de son glorieux piédestal.

Le blond platine fut magistralement servi par le cinéma en noir et blanc. Paradoxalement c’est lui qui fit le succès de cette couleur. La raison? Le platine accroche merveilleusement la lumière, nimbant le visage d’un halo clair qui le sertit et le sublime. Toute une esthétique du contraste est d’ailleurs à l’œuvre dans les films de l’époque qui jouent savamment de l’opposition entre ombres et lumières. Voici Marlène Dietrich, chevelure neigeuse et boa de plumes noires. Voici Veronica Lake, longue mèche brillante et long fourreau noir. Voici Lana Turner, ondulations or pâle et vertigineux décolleté noir.

Veronica Lake, folks, en toute modestie.

Une grammaire du noir et du blanc définit les couples à l’écran. Les costumes sombres et les smokings des partenaires masculins rehaussent l’éclat de ces actrices aux chevelures si blondes qu’elles en deviennent presque blanches. Et les accessoires vestimentaires prolongent cet effet d’apparition lumineuse qui électrise les spectateurs dans les salles obscures. Pour Jean Harlow ce ne sont qu’étoles de fourrure blanche, robes de satin blanc, cascades d’orchidées blanches. Sans oublier les interminables fume-cigarettes black and white valorisant jeux de main et jeux de bouche très suggestifs…

Le platine affiche donc résolument sa sophistication, revendique ses subterfuges.

Aucun effet de blond naturel chez ces stars brillant dans le firmament hollywoodien mais plutôt, l’affirmation d’un travail extrêmement poussé sur les couleurs et les contours. Ainsi chez une Jean Harlow, tout est artifice et artifices visibles : sourcils retracés, cils barbelés, lèvres ourlées, grain de beauté souligné, boucles permanentées, cheveux peroxydés. Et ça marche! Qu’elle soit Belle de Saïgon ou Mademoiselle volcan, cette blonde platine ravage tout sur son passage.

 

Jean Harlow ou le blond salace.

Face à d’autres blonds plus sages, le platine possédait la facette de la séduction. Une séduction très offensive. Frank Capra déclarera dans son autobiographie qu’il avait voulu « pour le sexe Jean Harlow la déesse de l’amour du moment ». On n’est pas plus clair. Le blond platine des années 30 et 40 est un langage érotique. Il dit le désir éperdu de séduire, la volonté d’attirer tous les regards, de capturer les papillons de nuit dans un faisceau de lumière. Dans les films de cette époque, figure d’ailleurs toujours un mâle subjugué par une vamp aux cheveux scintillants. La vénéneuse Lana Turner dans Le facteur sonne toujours deux fois en incarne tous les sortilèges. La blonde platine, c’est un cocktail explosif de glamour et de sex-appeal.

Fascinées par ces idoles de platine, des millions de femmes vont s’évertuer à leur ressembler à grand renfort de peroxyde d’hydrogène. Aux États-Unis les ventes du produit augmentent de 30% après la sortie de Platinium Blonde. Le platine va reléguer aux arrière-cuisines les sages préparations capillaires éclaircissantes des siècles passés. Fini les fleurs de camomille. Exit les fleurs de lupin. On décolore et on décape.

Lana Turner, blonde on blonde.

De l’autre côté de l’Atlantique on « platine » aussi à tout va grâce à l’eau oxygénée, voire à un soupçon d’ammoniaque mélangé au shampoing! Se rêver en déesse blonde n’est pas une mince affaire comme le relate Elsa Triolet dans une nouvelle parue en 1945 : « Un beau jour, je m’étais fait platiner les cheveux (…) Ces cheveux presque blancs avaient donné un résultat saisissant, j’étais ravie. Mais je n’avais pas pensé, qu’une fois décolorée, il faudrait, ou continuer, ou alors se teindre en noir, en attendant que les cheveux ne repoussent ».

La vie d’une blonde platine n’est donc pas sans risques.

Surtout si l’on y ajoute celui d’être enlevé par un gorille amoureux comme Fay Wray dans King Kong ou de coincer sa mèche dans une machine (ce qui fut le cas des ouvrières américaines désireuses de copier Veronica Lake à tel point qu’un règlement fut promulgué pour leur interdire cette coiffure). Autres risques, esthétiques cette fois : plus d’une belle se voulant blonde se retrouva avec des cheveux rêches comme crin et jaunes comme foin. La faute à l’eau oxygénée qui n’a rien d’une eau minérale…

 

Marylin n’aime pas que le platine, elle aime aussi les diamants.

À l’ère du technicolor, le blond platine fait toujours salle comble. C’est Marilyn qui désormais l’incarne. En 1953 Les hommes préfèrent les blondes est le manifeste du platine triomphant. Décors et accessoires ont radicalement changé. Plus de noir et blanc mais des couleurs saturées : fourreaux à paillettes rubis, robes shocking pink ou orange irisé, rouge à lèvres ultra soutenu… Le blond platine couronne la grande fête des couleurs. Marilyn devient cette icône dont Andy Warhol recense la signalétique dans ses sérigraphies multicolores : les boucles crantées phosphorescentes, le grain de beauté, les cils courbés. Mais avec la disparition de la star, les rumeurs qui entourent sa mort et les commentaires qui entourent sa vie aussi brûlée par Hollywood que le furent ses cheveux, le platine s’essouffle. Et puis, difficile après Marilyn d’arborer des cheveux platine sans avoir l’air d’être une… sous-Marilyn.

 

La blonde platine devient trop. Trop décolorée. Trop artificielle. Trop voyante. C’est le blond platine des bimbos. C’est le blond platine d’une Lolo Ferrari ou d’une Anna Nicole Smith. C’est le blond platine racolant la nuit que chante, désabusé, le duo Chagrin d’amour dans son énorme tube de 1982 Chacun fait c’qui lui plait : « Y a un p’tit bar/ Je pousse la porte/Et je viens m’asseoir/Trois, quatre patibulaires /Tapent le carton dans les waters/Toute seule au bar/Dans un coin noir/Une blonde platine/Sirote sa fine/Elle m’dit : « Champagne ? »/Je l’accompagne/Elle m’dit : « Cinquante ? »/J’lui dis : « Ca m’tente »… Ou celui qui agace Diam’s dans « DJ » , sorti en 2003: « Je sais que j’suis pas une bombe latine/ ni une bombe platine ». L’appât est aussi visible en ville qu’une lanterne rouge. Pour arpenter les trottoirs d’Hollywood Boulevard en quête de clients Julia Roberts dans Pretty Woman (1989) porte d’ailleurs une perruque blond platine. Totalement raccord avec ses prestations tarifées.

 

Oh My God, Madonna !

Loin des trottoirs de Los Angeles, dans les salons de coiffure européens, le blond platine ne fait plus recette. Des formules capillaires colorantes bien moins agressives sont lancées sur le marché. On recherche des effets naturels imitant ceux du soleil sur les cheveux. La technique du balayage fait un carton. On reproche au platine son éclat trop métallique. Il n’a pas la fraîcheur du blond clair, la douceur du blond cendré, l’élégance du blond doré. Sur les podiums, on lui préfère le blond californien, celui des filles saines surfant sur les vagues ou encore le vrai blond des filles du Nord qu’elles soient suédoises, hollandaises ou teutonnes. Claudia Schiffer, vous avez dit Claudia Schiffer?

En fait ce passage à vide du blond platine montre la grande ambivalence du blond très clair, couleur complexe, toujours prise entre deux pôles. Glamour ou Vulgarité. Pureté ou Perversité. C’est que, d’un côté, il renvoie à l’enfance car il est celui, naturel et angélique, des « chères têtes blondes », et de l’autre, il renvoie à l’âge adulte car il est celui, artificiel et aguicheur, des femmes qui se décolorent. (Il faut savoir que le blond juvénile passe plus vite que ne se fanent les roses et fonce en châtain dès l’adolescence. Et que seulement 2% de la population mondiale adulte possède de « vrais » cheveux blonds…).

Sharon Stone, blonde, impair et passe.

Le cinéma poursuit cette division symbolique. D’un côté, le blond très clair est l’apanage de petites héroïnes de dessins animés toutes gentillettes comme Candy, Clochette, Caroline, Alice, Boucle d’or. De l’autre, il est le signe distinctif des séductrices sulfureuses de films noirs qui n’ont, elles, rien de gentillet. Catherine Trammel alias Sharon Stone dans Basic instinct en incarne toute la dangerosité.

En 1992, le film va signer le retour en force de la blonde platine au cinéma.

 

Le réalisateur Paul Verhoeven reprend tous les codes du mythe : ultra-sophistication, soie blanche à gogo, répliques à double sens, jeux de cigarettes, jeux de jambes, mais sans être freiné par la censure qui régnait dans les années 30. Alors il s’en donne à cœur joie… Mante religieuse hyper-sexuée et hyper-cérébrale, Miss Pic-à-glace séduit autant qu’elle sidère. La blonde platine redevient une créature d’exception.

 

Debbie Harry, so blonde.

Le platine continue de fasciner. Et de tenter régulièrement les célébrités toujours en quête de buzz capillaire. Il y a eu celles qui jouaient de l’effet référence affichée comme Madonna ou Blondie rendant hommage à leur idole Marilyn en se décolorant les cheveux pour lui ressembler. Il y a celles qui en font un rite de passage à l’âge adulte, le symbole de leur émancipation d’un look sage comme Selena Gomez ou Kristen Stewart. Il y a celles, plus audacieuses, qui décalent le platine pour s’affranchir de ses codes. Ainsi Tilda Swinton qui se mue en créature androgyne ou en sorcière blanche onirique. Ou Rita Ora qui marie halo capillaire ultra-clair et sourcils très sombres. Ou encore Blake Lively qui ose le mix crâne rasé et teinte platine. Le platine, oui, mais rebelle…

 

 

Anne de Marnhac

 

A lire, du même auteur : « Séducteurs et séductrices, de Casanova à Lolita » (Editions de la Martinière).

 

 

 

 

 

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